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Les personnages de La Peste sont peu nombreux. Et parmi eux les rares figures de femmes ne jouent presque aucun rôle : on ne les connaît (sauf la mère de Rieux) que par les sentiments qu'éprouvent pour elles les hommes dont elles sont aimées. Elles ne sont guère que des stimulants de la tendresse masculine.

Ces personnages, on l'a vu, semblent avoir été choisis pour symboliser un certain nombre d'attitudes humaines face au malheur. On ne s'étonnera donc pas de la prédominance de ceux qu'on pourrait appeler des " intellectuels »» (Tarrou, Rambert, Paneloux) par rapport à ceux qui ne le sont pas (Grand, Cottard). On ne s'étonnera pas non plus que le rôle principal soit dévolu à un médecin, le docteur Rieux, parce qu'il est capable à la fois de penser le mal et de lutter effectivement contre lui.

Joseph Grand :

Petit employé de mairie, c'est un raté, qui n'a réussi ni dans sa carrière ni dans sa vie sentimentale. Il a de la peine à trouver les termes capables d'exprimer exactement ce qu'il veut dire : d'où sa volonté d'apprendre le latin pour approfondir le sens des mots, et d'écrire un roman qui lui vaudrait d'être salué chapeau bas, mais dont il s'épuise, sans jamais pouvoir aller au-delà, à mettre sur pied la première phrase.

En même temps, c'est un homme qui a de bons sentiments et qui ne craint pas de les manifester. C'est en ce sens qu'il est exemplaire. Il le prouve bien au cours de l'épi­démie, où il est un des rares à conserver un certain équi­libre de vie : il exerce son humble métier, mais il l'éclaire par sa chimérique ambition d'écrire; et, quand se créent des équipes sanitaires, il participe bénévolement à leur action, en tenant des livres, en faisant des statistiques, à raison de deux heures par jour. Son dévouement lui vaut de contracter la peste. Mais, curieusement, il est un des premiers rescapés, comme si l'auteur voulait le récompen­ser de sa bonne volonté

S'il est vrai que les hommes tiennent à se proposer des exemples et des modèles qu'ils appellent héros, et s'il faut absolument qu'il y en ait un dans cette his­toire, le narrateur propose justement ce héros insi­gnifiant et effacé qui n'avait pour lui qu'un peu de bonté au cœur et un idéal apparemment ridicule.

Cottard :

Homme moyen lui aussi, il est comme le symétrique de Grand, mais dans l'ordre du mal. On ne connaît pas bien les raisons pour lesquelles, au début du roman, il est recherché par la police et tente de se pendre. Ce qui est sûr, c'est que la peste, en détournant de lui l'attention de la justice et en lui fournissant l'occasion de faire du mar­ché noir, de s'enrichir, arrange ses affaires

je me sens bien mieux ici depuis que nous avons la peste avec nous.

Ainsi souhaite‑t‑il voir le malheur général s'amplifier et durer. La fin du fléau signifie pour lui la fin de son trafic et la reprise des poursuites dont il a déjà été l'objet. IL est battu, traqué, assiégé, mis à mort. L'auteur n'a pas beaucoup de pitié pour lui, car son malheur est mérité

Il est juste que cette chronique se termine sur lui qui avait un cœur solitaire.

Oui, solitaire là où il aurait fallu être solidaire. Son châtiment, comme la guérison inespérée de Grand, a une évidente valeur symbolique.

Rambert :

C'est un personnage d'une tout autre envergure : décidé à refuser l'injustice et les concessions, il tient le langage de Saint‑Just. Journaliste, il n'est pas seulement un homme de plume, il a un passé de militant, il a combattu, pendant la guerre d'Espagne, du côté des vaincus. C'est cette expérience qui lui permet de parler si haut en faveur du droit au bonheur, dont il est, dans La Peste, le champion irrécusable. Venu à Oran pour y préparer un reportage, il n'accepte pas d'être enfermé dans cette ville avec laquelle il n'a  rien à faire et veut à tout prix rejoindre en France là femme qu'il aime

Je ne peux pas supporter l'idée que cela va durer et qu'elle vieillira pendant tout ce temps [...1 A trente ans, il faut profiter de tout.

II multiplie les démarches pour avoir la possibilité légale de partir, et, comme il se heurte au formalisme administratif, il décide de s'évader

Je sais que l'homme est capable de grandes actions. Mais s’il n'est pas capable d'un grand sentiment, il ne m'intéresse pas [...1. Ce qui m'intéresse, c'est qu'on vive et qu'on meure de ce qu'on aime.

Malgré sa certitude intérieure, il fléchit une première fois quand il apprend que Rieux est, lui aussi, séparé de sa femme, il demande à entrer provisoirement dans les formations sanitaires. Puis, quand son évasion est prête à réussir, estimant qu'il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul, il refuse de partir

J'ai toujours pensé que j'étais étranger à cette ville et que je n'avais rien à faire avec vous. Mais maintenant que j'ai vu ce que j'ai vu, je sais que je suis d'ici, que je le veuille ou non. Cette histoire nous concerne tous.

Le juge Othon et le père Paneloux :

C'est à eux que revient le périlleux privilège de représenter l'un la magistrature, l’autre le clergé.

En fait, le premier est réduit à un rôle assez secondaire d'abord dépeint d'une façon un peu caricaturale (mi-homme du monde, mi-croque-mort), il ne manquera de dignité ni lorsqu'il sera soumis à des mesures d'isolement, ni quand son enfant succombera.

Paneloux au contraire, malgré (ou à cause de) (anticléricalisme latent de l’œuvre occupe une place de premier plan.

Jésuite érudit et militant, défenseur chaleureux d'un christianisme exigeant également éloigné du libertinage moderne et de l'obscurantisme des siècles passés, il symbolisera l'attitude de la foi en présence du mal. Au début, il est sûr de lui, comme le montre son premier prêche

Mes frères, vous êtes dans le malheur; mes frères, vous (avez mérité [...]. Ce fléau même qui vous meurtrit, il vous élève et vous montre la voie.

De la peste, il fait une punition collective (comme le lui reprochera Rieux et un signe de la dévorante tendresse de Dieu. S'il accepte d'entrer dans les formations sanitaires, il ne croit pas aux efforts de la vaine science humaine et fait grief au sérum de Castel d'avoir retardé la mort, donc d'avoir prolongé les souffrances de l’enfant Othon. En réalité, cette mort d'un innocent l'amène à réviser ses idées, et le ton de son second prêche est beaucoup moins tranchant. Il ne dit plus vous, mais nous. Il ne prétend plus expliquer le mal, mais se borne à affirmer qu'il faut cour croire ou tout nier et accepter toutes les conséquences de cet acte de foi

La souffrance des enfants était notre pain amer, mais, sans ce pain, notre âme périrait de sa faim spirituelle.

Finalement, il sera atteint de la peste, mais, ayant refusé de se laisser soigner, il mourra. Mort inutile, qui montre où conduit l'acceptation à genoux, là où il faut lutter debout.

 

Tarrou :

II s'oppose à Paneloux, qui a tout misé sur la grâce. Son ambition est d'être un saint sans Dieu. Et c'est de cette sainteté laïque qu'il est une sorte de modèle.

L’auteur, qui a beaucoup de sympathie pour lui et qui lui a prêté bon nombre de ses propres idées, voire de ses expériences personnelles, nous raconte son histoire (c'est le seul personnage dont nous connaissions aussi bien le passé). Fils d'un avocat général, il a vécu dans l'idée de son innocence, jusqu'au jour où, âgé de 17 ans, il est allé voir son père requérir la peine capitale, qui n'est rien d'autre que le plus abject des assassinats. II a quitté le domicile paternel, a fait de la politique, a lutté dans tous les pays d'Europe pour instituer une société plus juste : hélas! dans les rangs où il combattait, on pro­cédait à des condamnations nécessaires. Après avoir vu fusiller un homme en Hongrie et découvert que nous étions tous des pestiférés (découverte fort antérieure à la peste d'Oran), il a refusé, avec un aveuglement obstiné, tout ce qui fait mourir. Au lieu d'être un meurtrier rai­sonnable, il a voulu n'être plus qu'un meurtrier innocent. Sa morale est devenue celle de la sympathie, de la com­préhension. Morale réellement mise en pratique, puisqu'il comprend Cottard et Paneloux qui, chacun à sa façon, sont si différents de lui. Et il n'ignore pas l'amitié, comme le prouve le bain qu'il prend en compagnie du docteur Rieux.

Mais comprendre ne l'empêche pas de lutter au maxi­mum et jusqu'au bout. Il est l'initiateur du plan d'orga­nisation des formations sanitaires volontaires. Refusant d'être fataliste, il n'accepte pas de s'avouer vaincu avant que l'on ait tout essayé. Quand il sera atteint par la maladie, il résistera, dans la lucidité, mais de toutes ses forces. Pourtant ce saint laïque n'échappe pas à la mort. Pour­quoi? Pour montrer que la peste (comme la guerre) frappe aveuglément, même parmi ceux qui ne méritent pas de mourir, pour montrer surtout que, mime lorsque le fléau est fini, il y a des deuils irréparables, des souffrances sans guérison

Le docteur [...] croyait savoir qu'il n'y aurait plus jamais de paix possible pour lui-même pas plus qu'il n'y a d'armistice pour la mère amputée de son fils ou pour l'homme qui ensevelit son ami.

Le docteur Rieux :

II est, évidemment, le personnage‑clef de la Peste. D'abord, parce qu'il est le chroniqueur de l'épidémie, ensuite parce qu'il est l'âme de la résistance au fléau. Témoin et militant : il est ce qu'a été Camus pendant l'Occupation.

Il se caractérise d'abord par sa sensibilité, par son besoin de chaleur humaine. II aime sa femme et sa mère. II recueille Tarrou chez lui et, après l'avoir veillé durant son agonie, verse des larmes d'impuissance devant le cadavre de son ami. Il écoute avec patience Grand lui lire la première phrase de son impossible roman et lui donne son avis sur le choix d'un qualificatif. Il ne condamne pas Rambert, bien au contraire, quand celui‑ci prétend à tout prix sauver son bonheur et il lui conseille de hâter sa fuite. II déclare Paneloux meilleur que son prêche, et, après un mouvement de colère que lui arrache la mort de l'enfant Othon, il lui promet de ne plus renouveler pareil éclat. Il inspire confiance même à Cottard. Il  n'échappe pas plus qu'un autre à la fatigue, lorsque la peste a exigé de lui trop d'efforts. Si, à la fin, il a pris conscience qu'il devait parler pour tous, c'est qu'il n'y avait pas une de ses souffrances qui ne fût en même temps celle des autres.

Mais c'est aussi un homme d'action, aux yeux de qui l'essentiel est de bien faire son métier. Loin d'être un homme d'étude comme Paneloux, c'est un praticien : il visite les malades, incise les bubons, observe les effets du sérum, presse les autorités de prendre les mesures indispensables.

Il n'accepte pas de faire à Rambert un certificat de complaisance.

Il s'endurcit contre la pitié, quand elle devient dangereuse : ainsi, pour poser les diagnostics dans les maisons dont on lui ferme la porte, il se fait accompagner par la troupe.

Sa philosophie est assez simple. Elle lui a été enseignée, dans son enfance, comme à Camus, par la misère, qu'il faut soigner avant d'en démontrer l'excellence. Entré dans la médecine un peu par hasard, il ne s'est jamais habitué à voir mourir. Aussi refusera‑t’il cette création où des enfants sont torturés.

Son idéal est modeste : à l'héroïsme et à la sainteté, il préfère l'honnêteté; moins que le salut de l'homme, c'est sa santé qui l'intéresse d'abord. Il penche pour l'indulgence, professe un relatif optimisme

II y a dans les hommes plus de choses à admirer qu'à mépriser, mais il est sans illusion sur l'avenir, car son métier lui a appris qu'il n'y a pas de victoire définitive.

Sa position finale est celle d'un homme laïque et pratique, remplaçant l'absence de foi par la certitude qu'il faut agir contre les fléaux et agissant effectivement contre eux.

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